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À la découverte des cognacs Grosperrin 1/3

À l’occasion de l’arrivée des cognacs Grosperrin sur Rhum Attitude, nous nous sommes rendus en Charente-Maritime, à Saintes, où Guilhem Grosperrin nous a ouvert les portes de son activité. Nous y avons découvert un métier, au cœur d’un monde passionnant, riche d’histoire et de traditions.

L’histoire des cognacs Grosperrin

L’histoire de la maison Grosperrin remonte aux années 1980. Le père de Guilhem, Jean, est alors distillateur ambulant en Lorraine. Issu du monde agricole, cet artisan rejoint plus tard la société Maresté, un chaudronnier et distillateur de la région de Cognac. En 1991, un gros épisode de gel a met a mal la production de la région. Cela provoque une hausse brutale des cours du cognac, aussitôt suivie par une baisse tout aussi brutale, due à la crise japonaise.

Ce pays était jusqu’alors le premier marché du cognac. L’exercice 1989-1990 avait battu tous les records d’exportations. En conséquence, et pour anticiper cet énorme succès annoncé, les producteurs avaient énormément stocké, prenant ainsi des risques importants. Lorsqu’une bulle spéculative éclate au Japon, le pouvoir d’achat des amateurs de spiritueux subit une baisse vertigineuse. Les producteurs se retrouvent avec des stocks démesurés qui ne se vendent plus. Lorsque l’on sait que les dettes auprès des banques étaient indexées à la valeur de ces stocks, on comprend que cette crise ait entraîné la faillite de nombreux négociants et distillateurs.

Ainsi a débuté la longue crise du cognac, qui a duré plus d’une vingtaine d’années. Aujourd’hui encore, le cognac est très dépendant de l’état du commerce mondial. En effet, plus de 95 % la production est exportée.

Dans le contexte de l’époque, Jean Grosperrin a vite compris qu’il ne pourrait désormais plus vivre de son métier de distillateur. Il décide ainsi de passer son diplôme de courtier de campagne. Intermédiaire entre les viticulteurs et les négociants, il arpente la région en quête d’échantillons, à la recherche des lots d’eau-de-vie qui conviendront à ses clients. Ces derniers recherchent avant tout des eaux-de-vie d’un certain cru, avec un certain compte d’âge.

Les comptes d’âge du cognac

Profitons-en pour faire un petit point sur la façon dont les comptes d’âge sont établis dans le cognac :

La période de distillation commence mi-novembre et s’étend jusqu’à la fin mars. Durant cette période, l’eau-de-vie qui sort de l’alambic porte un compte d’âge 00. Elle ne prendra son compte d’âge 0 que le 1er avril, le compte 1 l’année suivante, et ainsi de suite. Ainsi, par exemple, une eau-de-vie distillée le 01er décembre 2021 sera « compte 2 » en avril 2024, avec en réalité 2 ans et 4 mois de vieillissement. Le suivi fiscal des comptes d’âge  s’arrête à 10. Mais on peut bien entendu avoir des eaux-de-vie de 20, 25, 50 ans et plus…

Reprenons l’histoire de la maison Grosperrin là où nous l’avions laissée, dans le marasme des années 1990. La crise est de plus en plus forte, le marché est comme bloqué. La production est toujours trop importante par rapport à la demande. Une politique de primes à l’arrachage de vignes est même mise en place, et les chais sont toujours pleins à raz bord de stocks non vendus.

En 1992, Jean Grosperrin crée sa société de courtage et vend des lots aux négociants. L’idée lui vient ensuite de mettre en bouteille lui-même, de façon très artisanale. En 1999, il rachète quelques fûts à l’un de ses livreurs, la société Vallein Tercinier, ce qui lui permet de mettre de pied à l’étrier. Le succès est au rendez-vous, et il achète ensuite à d’autres producteurs. Puis il fait le tour de France des cavistes pour vendre ses embouteillages.

Son fils Guilhem le rejoint au début des années 2000, tout en menant ses études en parallèle. Les prix sont toujours extrêmement bas. L’hectolitre d’alcool pur de jeune « compte 10 » se négocie autour des 850€, alors qu’un « compte 00 » à peine sorti de l’alambic en coûte 2.200 aujourd’hui en Grande Champagne, un cours historiquement élevé sur le second marché.

Une histoire familiale depuis les débuts

Malheureusement, en 2003, la maladie ne permet plus à Jean d’exercer son métier, et la société est en stand-by. Guilhem reprend l’affaire en 2004. Il est alors l’un des seuls jeunes de la région à embrasser ce métier. Le monde des courtiers de cognac peine à vivre avec les 2 % de commission qu’il touche à chaque transaction.

Alors comment faire repartir et dynamiser le secteur ? La décision est prise de repartir sur les routes, à la rencontre des cavistes. Guilhem Grosperrin parcourt alors la France de long en large pendant 10 ans. Il visite une trentaine de pays chaque année. Cela lui permet d’échanger beaucoup, et de faire quelques bonnes ventes qui permettent de financer de nouveaux achats intéressants. En 2007, il étend son activité à la vente de vrac en direction des négociants.

Le besoin d’espace de travail fait germer le projet du site actuel de Saintes en 2008, projet qui sera concrétisé en 2012. C’est en cette même année 2008 que le cognac connaît une sérieuse embellie, malheureusement aussitôt stoppée dans son envol par la crise des subprimes. En 2012 intervient une nouvelle crise, lorsque l’on constate que certaines eaux-de-vie de cognac contiennent des taux de phtalates préoccupants. Beaucoup de commandes se retrouvent bloquées, notamment avec l’Asie, et les cours sont de nouveau à la baisse.

La renaissance du cognac

Et puis en 2013, grâce entre autres à la fin de la politique d’arrachage, la production revient à des niveaux adéquats. Le marché se stabilise enfin. De bonnes plus-values sont naturellement réalisées sur les stocks acquis entre temps. Une belle vente en bouteille à destination de la Chine en 2015 permet à nouveau de faire de beaux achats. L’embellie est bien là.

Tous les voyants sont au vert : le marché des États-Unis est en hausse. Les grandes maisons de cognac consolident les opérations menées quelques années auparavant avec les rappeurs, représentants d’une jeunesse noire américaine qui a adopté le cognac comme marqueur d’identité. Ce phénomène trouve vite son équivalent au Mexique, au Canada, en Afrique…

Du côté de l’Europe, le déclin se ralentit. Le succès international rejaillit en France, dans le milieu des discothèques, du cocktail, et des amateurs de spiritueux. La clientèle et les modes de consommation ont changé, et le cognac sait en profiter.

Le marché russe connaît une belle hausse, et du côté de la Chine, de Hong Kong et de Singapour, c’est une véritable explosion.

Ce renouveau s’accompagne naturellement d’une pression énorme sur la production, et les cours tutoient les sommets. Une frénésie de production s’en suit, et l’on replante de la vigne autant que possible. Environ 2.500 hectares par an sont prévus entre 2021 et 2027.

Le succès singulier du cognac aux États-Unis

Revenons un instant sur la drôle de cohabitation entre le « bling bling » des rappeurs américains et notre spiritueux très traditionnel du terroir français. Ce phénomène pourrait sembler étrange, et l’on pourrait imaginer un certain outrage vécu par les artisans distillateurs. Ce n’est pourtant pas le cas, et l’histoire même du cognac permet de l’expliquer.

Ce type de grand écart est quelque chose à laquelle la région est habituée. Historiquement, le monde viticole est différent de celui des négociants. Ces derniers sont d’origine anglo-saxonne, nordique, scandinave, protestante. Les viticulteurs sont quant-à eux issu d’un héritage catholique, avec un ancrage paysan romain très fort dans la région.

Les négociants anglais sont des marchands qui se sont rapprochés de la matière première. Marchands de vin à l’origine, ils se sont ensuite intéressés au cognac qui est apparu au tournant du XVIIème siècle. Ils achetaient à des intermédiaires, puis finalement directement aux distillateurs. Ils se sont installés petit à petit, fondant une famille sur place, ce qui a donné naissance aux grandes maisons de cognac. Tous les grands négociants d’aujourd’hui sont ainsi d’origine étrangère : Martell, Courvoisier, Delamain (Angleterre), Hennessy (Irlande), Bache Gabrielsen (Norvège), Godet (Hollande)…

La région de cognac, presque une enclave anglaise…

Dès le départ, et comme aujourd’hui, le marché domestique de ces grandes marques de Cognac n’était pas la France. On peut comparer ce phénomène à celui des vins de Porto ou de Madère, qui partagent d’ailleurs les mêmes organisations logistiques ; une marque de la façon de faire efficace, « à l’anglaise », qui différencie d’une certaine façon le succès international du cognac de celui de l’armagnac.

Aujourd’hui encore, le négociant qui va chez le producteur, c’est en quelque sorte « le protestant qui va chez le catholique », même si ces considérations religieuses sont désormais dépassées. Il y a toujours ce mélange d’incompréhension et de respect mutuel, de deux mondes qui ont besoin l’un de l’autre. Donc le « bling bling » et le cognac, cela surprend, mais les viticulteurs et distillateurs ont l’habitude de ces bizarreries. Ils ne sont plus étonnés (« tant qu’ils achètent ! »).

À ce propos, sachez que le cognac du rappeur JayZ, « D’Ussé », est devenu la 5ème marque du monde du cognac en l’espace de 10 ans !

 

Dans la suite de cette article, vous en saurez plus sur le métier de sélectionneur, de maître de chai, et c’est tout aussi passionnant !

Une réflexion au sujet de « À la découverte des cognacs Grosperrin 1/3 »

  1. Merci pour cette lecture

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