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Hubert Corman : interview d’un caviste-embouteilleur

L’arrivée des embouteillages Corman Collins sur le site est l’occasion pour nous de découvrir leur créateur, Hubert Corman. Ce personnage incontournable d’outre-Quiévrain baigne dans les spiritueux depuis plusieurs décennies et a certainement beaucoup de choses à nous raconter. Mais tout d’abord, laissons-le se présenter lui-même :

Hubert Corman, originaire de Battice en Belgique, né le 21 février 1969. Administrateur général de SA Corman-Collins. Corman-Collins a été fondée en 1965 par Hubert Corman [nldr : donc le père d’Hubert] et Marie Jeanne Collins.

Au départ il s’agit d’une activité de vente porte à porte de produits frais. Au gré du temps se sont ajoutées des boissons : eaux, bières, vins et spiritueux. Début des années 80, ouverture de notre première boutique spécialisée en bières avec 400 références en vins et en spiritueux. Nous vendions à l’époque déjà des rhums, des whiskies etc…

En 1992, déménagement pour notre nouvel espace sur un terrain de 6000 m2 avec bureau, boutique stockage, warehouse, parking.

D’où te vient cette passion pour les spiritueux, et de quand date-t-elle ?

J’ai eu de la chance car à l’époque de notre première boutique, nous avions un large choix de spiritueux et j’ai toujours été attiré par l’Écosse, son histoire, son paysage. Il y avait en rayon une bouteille de Glenmorangie millésimé. Elle me faisait de l’œil depuis un bon moment et un jour j’ai craqué, je devais avoir 20 ans. Le soir même, je suis allé chez un oncle et nous avons dégusté ensemble ce Glenmorangie. Les spiritueux ne m’ont plus jamais quitté.

Au départ très whisky, car notre chance en Belgique à cette époque est qu’il y avait de grandes maisons de distribution comme Fourcroy Renglet – Cinoco – UDV – Bols Interbrands  etc… Elles avaient en catalogue Bowmore, Gordon MacPhail, Bunnahabhain, Glen Garioch, Macallan, Balvenie , Auchentoshan, Ainslies, Lagavulin et bon nombre de distilleries.

En 1980, très peu proposaient des rhums, les classiques étant Saint James, Trois Rivières, Negrita, Charleston, Appleton et les rhums étiquettes de GDC et autres. C’est à partir des années 90 que cela commence à bouger, nous trouvons une sélection plus large, souvent de Martinique. Très peu d’autres origines, ce n’était pas simple à cette époque de dénicher un ron du Venezuela, du Salvador ou de cette partie du monde.Mes premiers rhums étaient Trois RivièresBallyAppleton. C’était une autre époque et quelle époque, on trouvait ces embouteillages pour des prix ridicules. Mais il était compliqué de les vendre car il y avait peu d’amateurs. Bon nombre de ces bouteilles sont restées bien longtemps sur les étagères de nos boutiques et sur bien d’autres.

Samaroli, Bally, Bristol, Chantal Comte, Velier personne n’en voulait, car bien souvent le rhumrum avait une mauvaise image. La cuisine, pâtisserie, ou le grog – le rhum est resté longtemps cloisonné dans ces catégories. Ce n’est souvent que lors de dégustations à l’aveugle que quelques amateurs et curieux s’intéressèrent au jus de canne distillé.

Bien souvent venant du monde des whiskies, l’amateur cherche en fait une sensation gustative similaire. Et au départ pour les rassurer lors de ce passage parfois compliqué, on présentait l’agricole ou le jamaïcain âgé.

Je crois savoir que tu es également un grand collectionneur, as-tu des domaines de prédilection ? (époques, régions, distilleries…?)

La collectionnite aiguë est un virus addictif sans remède particulier.

Pour avoir grandi dans une entreprise liée aux boissons, très tôt j’ai été en contact avec de vieux bistrots, vieilles brasseries. Donc naturellement ma première grande collection a été les panneaux émaillés, juke-boxes, flippers, comptoirs et objets publicitaires. Mon entrepôt était plein à craquer, jusque dans les années 2000. Ensuite comme souvent il faut prendre la décision de faire de la place et de vendre une partie, et de se consacrer à une collection moins envahissante (sic)…

Notre statut d’importateur et d’embouteilleur de l’époque nous a ouvert bien des portes. Cette période était aussi facile car tout le monde se connaissait et se revendait ses embouteillages facilement. Naturellement et parce que la qualité des embouteillages était incroyable. Des bouteilles, des caisses de 6, se sont conservées avec au départ aucune idée des prix que certaines bouteilles ont pu atteindre aujourd’hui.

Nous ne conservons que les bouteilles qui ont une très grande qualité gustative, sans région ni origine de prédilection et encore moins une distillerie particulière. Pour les whiskies je suis vraiment fan des très vieux Lowlands, vieux embouteillages des années 50/60/70.Néanmoins, les rhums Bally et Trois Rivières tiennent une place particulière. Ensuite il y a de très belles bouteilles dans chaque distillerie.

Les vieux embouteillages renferment une histoire, une époque, un style, qui aujourd’hui ne sera plus jamais reproduit. Si certes les embouteillages actuels sont de bonne qualité, auparavant il y avait un truc qui faisait mouche.

C’est cet aspect qui nous fait vibrer, ouvrir un vieux bottling c’est tourner les pages à l’ envers d’un bouquin pour y découvrir le titre.

Combien de fois en ouvrant ces vieilles quilles n’avons-nous pas fait wouaw!!! Sur un West Indies SamaroliAppleton 20 yo Céramique Jug, un Bally 1944, Caroni 1974 Bristol, Courcelles 1948, Uprana 54°, et beaucoup d’autres. La passion ne vient aussi que quand il y a du plaisir et du partage, pas forcément entre amateurs mais aussi avec de nouveaux venus qui cherchent à découvrir.

En matière de rhums, vers quel(s) style(s) vont tes préférences ?

Nous dégustons beaucoup de choses et recherchons vraiment la qualité, l’élégance, l’équilibre, la finesse, quels que soient l’origine ou le style. Le coup de cœur comme notre Bally 18 ans ou le Caroni Zipp IT -Drink IT, c’est notre motivation. Nous aimons partager cela avec nos amis, clients, amateurs à travers le monde.Peux-tu nous parler des rones Arturo Makasare ? De quelle distillerie proviennent-ils ?

Arturo Makasare est une gamme en provenance de République Dominicaine, chaque embouteillage est unique et provient d’une seule barrique que nous sélectionnons avec nos partenaires locaux. L’entièreté du vieillissement est effectué sur place, “Tropical“. La réduction est aussi effectuée sur place, seule la mise en bouteille est effectuée en Belgique chez notre partenaire.

En ce qui concerne le Trois Rivières cuvée Bèlè, qu’as-tu cherché à mettre en avant dans le travail de cette maison ?

Pour cette cuvée Bèlè de Trois Rivières, nous avons dégusté avec Daniel Baudin les échantillons qu’il nous avait préparé. Le dernier sample était pour moi celui qui réunissait tous les paramètres que je souhaitais pour nos propres sélections.

Il y avait un juste milieu entre le boisé, le tabac, le chocolat, le végétal. Ensuite il y a le point culturel que nous aimons particulièrement. Évitons encore une fois le coté trop cliché d’Aimé Césaire ou du madras. La culture Créole étant forte localement, elle est peu exportée. Je souhaitais mettre en avant le Bèlè car la musique et la dance sont intemporels et fédérateurs. En voulant illustrer notre packaging de cette cuvée avec une danseuse, le tour était joué.

Pour les blends navy, peux-tu révéler les informations sur les rhums présents dans l’assemblage ?

C’est confidentiel.

Peux-tu nous raconter l’histoire des embouteillages Dame-Jeanne ?

Les embouteillages Dame Jeanne sont issus de “Dames Jeanne” de notre collection. Elles datent des années 70 et malheureusement ne comportent aucune mention d’âge ou de distillerie. Toutes 2 ont des profils et un degré assez différents.

Ces deux Dames Jeannes n’étaient pas en bonne forme et pour éviter de les perdre totalement, nous avons décidé de les ouvrir et de les déguster pour voir si le rhum était encore qualitatif.

Le degré quant à lui n’avait pas bougé après toutes ces années.

Ensuite, le but est de pouvoir faire encore découvrir à prix tout doux de vieux rhums de cette époque.

Comment fait-on pour sélectionner le plus vieux Bally jamais embouteillé ?

Entre l’idée et la réalisation il y a deux années. La rencontre avec Simon Pierre lors d’un salon au coin d’un stand entre trois dégustations et quelques cavistes un peu chargés :o)

Puis pendant presque une année rien ne se passe…

Nous organisons une soirée dégustation dans notre boutique sur le thème “Depaz” avec comme interlocuteur Benoit Bail et Jerry Gitany, accompagnés par Simon Pierre.

La soirée se termine par un énorme Old Speyside 1966, ensuite les choses se sont mises en place plus rapidement. La sélection comportait 3 échantillons, tous de très très haut niveau, chacun méritant un embouteillage, mais il fallait en choisir un!! Il a fallu donc trouver un défaut ou un critère de non sélection!! Ce 2000 finalement nous avait vraiment marqué et avec mon ami Roger Caroni du blog a Roger il y a eu un « P……de M……. que c’est vraiment bien !!! ». Et c’est effectivement ce 2000 que j’ai gardé.

L’autre facette de ce projet, c’est aussi de pouvoir réaliser le packaging et d’y apporter notre touche personnelle. Comme nous l’avions fait pour le 3 Rivières cuvée Bèlè.

Nous voudrions remercier encore une fois toutes les personnes qui ont contribué de près ou de loin à finaliser ce projet, pour en faire il est vrai aujourd’hui le plus ancien rhum Bally embouteillé.

Comment en es-tu venu à embouteiller ce brandy à cet âge considérable ?

C’est une longue histoire. Pour faire court :

Il y a une dizaine d’années, un très mauvais ami m’offre une bouteille de Brandy embouteillé pour La Bota en Espagne. Il me connait bien et sait que je vais aimer, bien vu !!!

Sauf que cette bouteille n’est embouteillée qu’a +/- 400 bouteilles. Elle porte le numéro 13 de la série et est déjà totalement épuisée donc pour en retrouver une seconde c’est chaud.

Une décennie se passe et arrive sur mon bureau un listing de très vieux PX d’une bodega en Andalousie. De fil en aiguille, nous discutons et cette personne me propose de rencontrer un de ses amis situé pas très loin de cette Bodega.

Rafael me propose ses vins, m’explique sa Bodega et leurs activités. Rapidement nous reprenons rendez-vous mais en Belgique pour développer les vins de Montilla Moriles.

Dans nos installations, il découvre notre univers, je lui demande s’il connait La Bota et leur travail. Il est surpris que je connaisse cette maison.

Comment pourrait-on travailler le brandy ensemble me dit-il ? « Hé bien si tu me trouve dans tes stocks le même profil que ce La Bota N°13 nous ferons du très bon boulot ensemble! ». « D’où sors tu cette bouteille ? » Car en fait cette version était destinée pour le marché Australien! « Heu c’est un cadeau!! »

Bref, 3 semaines plus tard je recevais les premiers échantillons des derniers fûts de 50 ans. L’embouteillage donna 1008 bouteilles à 40.4°.

Ce Brandy est certainement le meilleur Brandy que je connaisse avec le N°13 de La Bota.

Tu as vu le rhum évoluer énormément ces dernières années, comment vois-tu les choses pour les années à venir ?

C’est une grande question.

Nous sommes à l’heure d’une mondialisation où les maisons et les marques ne sont plus concentrées en Europe, comme il y a 20 ans. De nouveaux acteurs économiques sont arrivés. Leurs marchés sont parfois encore faibles, mais cela ne va faire qu’augmenter.

Le regroupement des marques suite aux rachats consolide encore cette expansion.

Il y a les petits qui ont du mal à exister et les grands puissants qui déroulent. Parfois ils ne comprennent pas toujours qu’ils sont complémentaires autant par leurs activités que par la compréhension du marché et de ses consommateurs devenus exigeants.

Ce sont des cycles. Aujourd’hui, regarde, même les grands groupes achètent de petites maisons ou marques, car ils ont besoin de faire de l’artisanal pour se donner une image sympa auprès des consommateurs.

Ensuite il y a la montée des prix pour beaucoup de produits sans pour autant monter en qualité. Il est révolu le temps où tu pouvais acheter par dizaines des embouteillages à des prix corrects et à qualité splendide, rhums et whiskies confondus. Tous sans exception se sont positionnés dans cette brèche en oubliant au passage tout le travail du vrai amateur qui a largement contribué au succès des spiritueux et qui aujourd’hui par cette flambée ne peut plus ou ne souhaite plus en acheter.

Les maisons oublient cela, mais quand le vent tournera il sera très très compliqué de faire un retour en arrière. Aujourd’hui pour la plupart de ces produits premiums, limités, single cask, estampillés blabla, plus de 50% se sont pas ouverts ni consommés. Ils sont juste coffrés non pas par des amateurs mais juste par des spéculateurs qui de par cette pratique contribuent à faire augmenter les prix publics lors de nouvelles sorties.

Avec la standardisation des produits, du goût, les stocks tendus, les nouveaux marchés, il n’est pas intéressant pour les grandes marques que les petites existent, car elles proposent autre chose. Et même si elles en n’ont pas besoin stratégiquement, gustativement c’est un autre discours. Si le consommateur peut découvrir autre chose (style, goût, histoire…) il y a des chances qu’il quitte ses habitudes et sa zone de confort pour des produits moins lissés. Ce qui n’arrange pas les multinationales.  Ce qu’elles souhaitent : c’est de faire consommer une marque et non un produit !!!!

Parfois, on pourrait se réjouir qu’il se passe un Brexrum ou Whisxit.

Merci Hubert pour ces informations, ces anecdotes et ce franc-parler, nous attendons avec impatience tes nouvelles pépites !

 

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